Invasion des zones minières : L’Etat est-il complice des orpailleurs ?

L’industrie minière au Mali se meurt à petit feu, particulièrement l’exploitation de l’or. En cause : l’exploitation minière illégale par des orpailleurs traditionnels non qualifiés qui envahissent impunément des permis dûment attribués à des sociétés en règle. Le phénomène est d’autant plus inquiétant qu’il prend de l’ampleur au fil du temps et que les conséquences peuvent s’avérer fatales aussi bien pour l’économie nationale et le développement communautaire que pour la santé des populations et l’environnement. Plus grave est la duplicité de l’Etat malien dont la complicité avec les envahisseurs est attestée par les faits dans cette tragédie qui frappe ce secteur et dans laquelle la Chambre des Mines du Mali est jugée trop amorphe et la Fédération nationale des Orpailleurs du Mali indexée comme tirant les ficelles. L’exemple de la société ACCORD SA (détentrice d’une autorisation d’exploitation de Petite Mine de Kofoulatiè Nord dans la commune rurale du Kaniogo dans le cercle de Kangaba) est édifiant et suffisamment révélateur du drame que vivent les petites sociétés minières comme B2gold, AGG, SMK et, même, les grandes sociétés à l’image de Randgold qui endure tous les coups dans son complexe de Loulo-Gounkoto.  Quelle solution à cette situation de blocage entraînée par des populations qui rejettent tous les moyens pacifiques de règlement de conflit ? L’Etat doit tout simplement prendre ses responsabilités, se montrer fort et sévir, car, « force doit rester à la loi ». Aujourd’hui, il y a une lueur d’espoir avec l’arrivée à la tête du département des mines d’une technocrate et femme du sérail, Lelenta Hawa Baba Ba, suffisamment imprégnée du fléau étant à la direction nationale de la Géologie et des Mines. A moins qu’elle n’emboite le pas de ses prédécesseurs qui ont tous préféré « comploter » et « manger » avec les orpailleurs pour des raisons d’intérêt personnel et/ou politique. Les jours à venir nous édifieront !

La problématique de l’envahissement  des permis des petites mines d’or est plus que d’actualité au Mali dans un contexte où le phénomène devient un problème de sécurité publique et prend des ampleurs de plus en plus inquiétantes. De la simple supplication pour vider les lieux illégalement occupés, on est passé à la sensibilisation puis à la concertation, au dialogue et à la médiation. Mais aujourd’hui, les occupants illégaux semblent devenus sourds et aveugles et ils refusent toute forme de moyen pacifique pour quitter les carrières reprises de force à des sociétés qui ont signé des conventions avec l’Etat. 

De quoi s’agit-il ? 

Le gouvernement malien signe avec des sociétés minières des conventions d’établissement pour la recherche et l’exploitation de l’or (à grande ou petite échelle). Ces sociétés investissent alors des milliards de nos francs dans les différentes phases du processus de production. Cela peut prendre plusieurs années. Mais, avant même d’entrer dans la véritable phase d’exploitation, les promoteurs voient leurs domaines investis par des chercheurs d’or illégaux mais bien équipés qui squattaient déjà les alentours. Ces orpailleurs indélicats sont constitués d’étrangers venus des pays voisins, de jeunes maliens venus de l’intérieur du pays et de quelques personnes des villages des sites aurifères. Ils travaillent tous en complicité ou en accord avec les communautés villageoises, organisées pour la circonstance en entités.

Du vol à l’aide des matériels détecteurs de métaux à l’envahissement pure et simple, il n’y a qu’un pas que les exploitants illégaux franchissent allègrement (et pour toujours ?).

Nos enquêtes nous révèlent que dans leurs manœuvres, ils sont encouragés par l’immobilisme de l’Etat, voire la complicité des ministres qui se montrent carrément irresponsables devant le phénomène. Pire, face à une situation bien déterminée d’échauffourées sur un site, les ministres prennent faits et causes pour les occupants illégaux depuis leurs bureaux à Bamako parce qu’aucun ministre d’IBK n’a daigné se rendre sur le terrain alors que c’est depuis son arrivée au pouvoir que la situation s’est empirée jusqu’à atteindre quasiment un point de non retour pour certaines petites sociétés.

Justement, pour permettre à nos lecteurs et à l’opinion nationale et internationale de comprendre ce qu’il en est de la recherche et de l’exploitation de l’or au Mali et ce qui se passe sur les sites miniers du pays au détriment des sociétés régulières, nous nous intéressons dans cette première partie du dossier au cas de la société ACCORD SA. C’est un exemple pathétique qui illustre la situation d’ensemble qui prévaut dans les autres petites mines au Mali, les grandes n’étant pas elles-mêmes épargnées par le fléau. 

ACCORD SA : un investissement de 9 milliards de FCFA 

ACCORD SA est une société créée en novembre 2004 par un jeune Malien, Amadou Sékou Gambi et un citoyen russe, Kirill Sholokh, avec comme activité principale la recherche et l’exploitation minières (or, bauxite). En juin 2005, elle obtient une autorisation d’exploration sur la zone de Sikaya et signe avec le gouvernement malien une Convention d’établissement le 16 septembre de la même année devenant la première Petite Mine du Mali.

Un mois plus tard, un permis de recherche est délivré à la société par le ministre en charge des mines de l’époque, Hamed Diane Séméga. La phase de la recherche dure trois années (2005-2008) au cours desquelles la société a réalisé d’importants travaux géologiques qui ont coûté plus de 1,3 milliard de FCFA.

En décembre 2008, à travers un arrêté en date du 31 décembre (renouvelé en 2013 et en 2017), ACCORD SA a l’autorisation d’exploitation de Petite Mine de Kofoulatiè Nord, commune rurale du Kaniogo dans le cercle de Kangaba. Munie de ce précieux sésame, la société déclenche le processus de mobilisation de ressources humaines, financières et matérielles nécessaires  à l’implantation accélérée de l’unité de production. La production démarre le 1er mai 2016 après un investissement d’environ 9 milliards, plus exactement 8 932 156 142 FCFA.

En outre, ACCORD SA dispose d’une base vie moderne et d’un atelier multifonctionnel de traitement d’échantillons opérationnels qui ont coûté plus de 150 millions de FCFA Son parc de matériel roulant compte 8 camions et 6 véhicules tout terrain. Sans oublier que la société bénéficie de l’expertise de géologues, technologues et ingénieurs des mines expatriés chevronnés.

Malgré ce gros investissement, ces équipements, ces personnes ressources compétentes et un personnel qualifié, la société va souffrir le martyre du fait du laxisme et de la faiblesse de l’Etat. 

L’envahissement 

Après l’autorisation délivrée le dernier jour de décembre 2008 pou l’exploitation de la Petite Mine de Kofoulatiè Nord, ACCORD SA met a profit les années 2009, 2010 et 2011 pour  rassembler, acheminer et installer les matériels. A noter que la surface totale du permis est de 48 km2 pour seulement 2 km2 protégés (par des grillages).

Mais, coup de théâtre, dès janvier 2012, commence l’envahissement avant même que la société n’entame la phase des essais. L’occupation est exacerbée par le coup d’Etat intervenu en mars 2012. Les orpailleurs illégaux ont occupé tout le périmètre du permis jusqu’aux abords de l’espace protégé par les grillages de 2 km2 et dans lequel la société effectue ses travaux. La nuit, les clandestins rentrent dans la zone avec des détecteurs de métaux et autres machines et engins de recherche de l’or. Ils pillent et s’éclipsent ; ils sont souvent surpris en flagrant délit et s’enfuient laissant derrière eux leurs matériels.

Face à cette donne, la société ACCORD SA alerte la direction nationale de la géologie et des mines le 27 juin 2012. Le 26 juillet, une réunion se tient avec le ministre, son cabinet, la Chambre des mines, les orpailleurs et les sociétés minières. A l’occasion, le président de ACCORD SA, Kirill Sholock tire la sonnette d’alarme, dépeint la situation sociale éprouvante et sollicite le concours du ministre du Commerce, des Mines et de l’Industrie par rapport au phénomène d’orpaillage mécanisé et à grande échelle sur son périmètre. En effet, des centaines d’orpailleurs ont envahis avec armes et bagages les réserves justifiées sur lesquelles la société devait effectuer ses premiers travaux. Les installations et équipements d’adduction d’eau de la société ont été touchés. Bref, la société assiste impuissante à l’implantation d’une véritable mine sur une Petite Mine alors que cette activité est définie comme exploitation artisanale ; et cela malgré la concertation permanente avec les autorités locales et villageoises (Préfet, maire, service d’assainissement et de contrôle des pollutions et nuisances, agents des eaux et forêts et de la gendarmerie, chefs de villages, associations de jeunes et d’orpailleurs etc.). Tous les efforts de la société sont restés vains. C’est pourquoi, convaincue que la question n’a ni de solution locale, ni de solution à l’amiable, la société ACCORD SA en vient à la conclusion que les orpailleurs illégaux ne quitteront qu’avec l’usage de la force. Par conséquent, le 3 août 2012, elle écrit au ministre de tutelle pour lui demander de bien vouloir trouver les voies et moyens nécessaires avec ses collègues chargés de l’Administration territoriale et de la Sécurité intérieure pour circonscrire la situation.

Défiance et défi à l’autorité de l’Etat 

Plus tard, elle trouvera une oreille attentive auprès de Dr Amadou Baba Sy, ministre des mines, seul ministre à avoir effectué une visite de terrain sur les sites de 2013 à nos jours. Aucun membre de gouvernement du président IBK ne s’est rendu sur un site d’orpaillage mécanisé. A son retour de mission de deux jours à Kobada et Kofoulatiè (fiefs des sociétés AGG et ACCORD SA), Dr Sy a immédiatement saisi ses collègues de la Défense nationale ; de l’Administration territoriale ; et de la Sécurité intérieure pour attirer leur attention sur l’extrême gravité de la situation qui est de nature à saper l’autorité de l’Etat. Lisez cet extrait de la correspondance du 18 janvier 2013 : « …c’est à un nouveau péril auquel fait face l’industrie minière en république du Mali. Il s’agit de l’incivisme, l’insoumission et parfois l’attitude de défiance, voire de défi à l’autorité de l’Etat de la part des populations dans les circonscriptions abritant les sociétés minières. En effet, de nombreux incidents et exemples de cette nature ont été constatés à diverses occasions dans le secteur minier…

  • Dans la nuit du 31 juillet au 1er août 2012, des agents des forces de l’ordre en service à la société Wassoul’Or ont été agressés, blessés et désarmés par les populations déchainées du village de Faboula dans la commune rurale du Gouandiaka, cercle de Yélimané ;
  • A Fourou, le 11 novembre 2012, sont survenus des incidents analogues ayant fait 2 morts parmi les populations et 14 blessés de part et d’autre. C’était en protégeant la société SOMISY Ils portent la marque de l’insoumission et d’outrage à la force publique.

La mission que j’ai conduite à Kobada et Koflatiè les 14 et 15 janvier 2013 m’ont permis de réaliser la détermination des populations à braver l’autorité de l’Etat, décidées qu’elles sont à faire annuler les permis dument accordés aux sociétés ACCORD SA et AGG.

….Par leurs actions d’envahissement, elles (les populations) étouffent, chaque jour un peu plus, ces sociétés et les empêchent d’effectuer les travaux sur leurs périmètre.

Vu l’acuité de la situation, je vous invite à sacrifier une partie de votre temps pour partager avec moi la frustration des autorités locales et des sociétés face au péril qui est en passe de se généraliser…»

Voilà un ministre qui a fait preuve de courage et de sens de responsabilité mais dont l’exemple n’a été malheureusement suivi par aucun de ses successeurs, pas plus que ses recommandations n’ont été suivies.

Pour en revenir au fil de la chronologie, malgré ce contexte d’envahissement à outrance par les orpailleurs, ACCORD SA a consacré la période allant de janvier 2013 à avril 2016 à la phase des essais qui se sont avérés concluants. Le 1er mai 2016, la société a commencé la production dans son petit périmètre sécurisé. Ayant suffisamment fait avec cet espace, il fallait entamer les travaux sur la partie occupée par les envahisseurs. Impossible, malgré tous les efforts de dialogue, de concertation, de concessions et d’accord. Les orpailleurs refusent de bouger d’un iota. Cette impasse, associée à d’autres facteurs de risques, pousse les partenaires russes à arrêter le travail en début 2017. Jusqu’en mars 2018, l’existence de la Petite Mine de Kofoulatiè est entretenue par les visites sur le terrain, les concertations avec les autorités locales et traditionnelles et les orpailleurs, les missions officielles des membres du département de tutelle et des services techniques et les correspondances administratives.

Et depuis le 3 avril 2018, les orpailleurs ont purement et simplement occupé la totalité de la mine, y compris le périmètre sécurisé. La société a été obligée d’évacuer tout son personnel national et expatrié. Ce qui a entraîné l’arrêt total de toutes les activités mettant en péril ce projet si chèrement acquis à coûts de milliards. Les autorités compétentes sont informées de l’arrêt des activités de la Petite Mine d’or de Kofoulatiè Nord. Aujourd’hui, les responsables de la société ACCORD SA ne peuvent même plus accéder à leur site ; ils sont interdits d’y mettre pieds. Tous leurs matériels de travail sont sur place. Le même 3 avril, le directeur d’ACCORD SA a écrit au ministre des mines et du pétrole lui demandant de s’impliquer personnellement afin de trouver une issue heureuse à la situation. Mais rien n’y fit.

Le laxisme du gouvernement 

Il est absolument indéniable que le principal responsable de ce fléau, c’est l’Etat. L’immobilisme de l’Etat et le laxisme des ministres impliqués du secteur frôlent la complicité avec les orpailleurs si celle-ci n’est déjà avérée. Il ressort de nos confidences et de faits vécus que pour des raisons d’intérêt personnel et/ou politique, les ministres ne peuvent pas tenir le langage de la vérité aux orpailleurs. Pire, ils vont jusqu’à violer les textes pour ne pas déranger leurs acolytes ou leur électorat selon les cas.

Exemple concret : pour l’interdiction de l’activité d’orpaillage sous toutes ses formes pendant la période hivernale en République du Mali (arrêté interministériel N°2014-1663/MM-MIS-MEEA-MDV du 6 juin 2014), interdiction qui court du 15 mai au 30 octobre de chaque année, un récent ministre des mines et du pétrole, très politique, a opté de privilégier le dialogue et la sensibilisation auprès des orpailleurs au lieu d’appliquer la loi. Résultat : l’orpaillage a continué de plus belle sur plusieurs sites. Conséquence : d’avril à nos jours il y a eu 5 morts des suites déboulement de terres sur la mine d’ACCORD SA.

Souvent des missions des forces de l’ordre dépêchées sur le terrain sont rappelées à la base suite à un coup de fil d’un ministre, lui-même saisi par un orpailleur ou homme de main tapis dans l’ombre. ACCORD SA en a vécu l’amère expérience tout récemment après avoir financé intégralement une intervention des forces de l’ordre.

Au-delà des ministres, un nom revient en boucle parmi les complices, les commanditaires ou tireurs de ficelles : Seydou Kéïta. Cet homme, jugé très dangereux, serait le pion de cet ancien ministre des mines et du pétrole homme politique qui l’a imposé de force au devant de la Fédération nationale des Orpailleurs du Mali (FNOM) alors qu’il ne gèrerait qu’une micro coopérative. Seydou Kéïta s’affiche comme le bourreau des sociétés minières en s’alignant systématiquement derrière les orpailleurs qu’il conseille toujours dans le mauvais sens et dont il serait le relais avec les ministres. Son discours aux envahisseurs est une véritable incitation à la défiance à l’autorité de l’Etat. Si aujourd’hui les orpailleurs n’ont peur ni des autorités, ni de personne d’autre, c’est parce qu’on leur dit que rien ne peut leur arriver. Une chanson de Seydou Kéïta.

Quant à la Chambre des mines du Mali, elle joue entièrement son rôle qui se définit dans sa mission principale qui est l’organisation et la représentation de l’ensemble des acteurs des mines. Ici, tous les problèmes sont liés à l’artisanat minier, nous confie Bakary Guindo, directeur de l’Assistance de la promotion et du partenariat à la CMM. Dans le cadre de la gestion de ce sous-secteur, la Chambre a conçu une feuille de route sur l’orpaillage. Ce document consiste à organiser les orpailleurs en coopératives, les former, les aider à accéder à des équipements appropriés et à prévoir des couloirs d’orpaillage. Bref, tout ce qui est nécessaire à la bonne pratique de l’activité. Qu’en est-il de la cohabitation entre les communautés et les sociétés minières  particulièrement l’envahissement des mines ? La Chambre des mines ne peut qu’intercéder par les moyens pacifiques de règlement des différends. Elle ne peut user de la force, selon notre interlocuteur. Pour Bakary Guindo, l’Etat doit s’assumer en assurant la sécurité des investissements d’une part, et en prévoyant des couloirs pour les orpailleurs d’autre part.

Nous sommes du même avis, et pensons que l’Etat doit sévir pour remettre les sociétés dans leurs droits afin qu’elles puissent exercer pleinement leurs activités pour le bonheur de tous. Car, la situation actuelle sur les Petites Mines est un véritable manque à gagner pour l’Etat et pour les communautés, sans oublier les conséquences sur la santé, l’environnement, l’éducation, l’emploi, l’économie locale etc.

Aujourd’hui l’espoir renait et tous les regards sont tournés vers la nouvelle ministre des mines et du pétrole. Mme Lelenta Hawa Baba Ba est précédée d’une bonne réputation dans un secteur  où est jugée être une vraie femme des dossiers. Son séjour à la direction nationale de la géologie et des mines fait d’elle une grande spécialiste du fléau de la difficile cohabitation entre orpailleurs et sociétés minières.

Mais d’emblée nous la conseillons de rester droite dans ses bottes avec ses collègues impliqués dans le secteur. Demain est un autre jour !

Sékou TAMBOURA

Source : Info-Soir

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